Le 13 février 1819, Benjamin Constant prend la parole à l'Athénée
royal de Paris. Il a cinquante et un ans. Il a traversé la
Révolution, la Terreur, le Directoire, l'Empire et deux
Restaurations. Il a combattu Napoléon, puis l'a servi pendant les
Cent-Jours. Ce n'est pas un observateur innocent qui parle. C'est
un homme qui cherche à comprendre un échec politique où sa
génération, et par moments lui-même, ont trempé.

Le 13 février 1819, Benjamin Constant prend la parole à l'Athénée
royal de Paris. Il a cinquante et un ans. Derrière lui, un
quart de siècle de fracas : la Révolution, la Terreur, le
Directoire, le Consulat, l'Empire, deux Restaurations.

Il n'est pas un témoin neutre. Il a combattu Napoléon, puis s'est
rallié à lui pendant les Cent-Jours, jusqu'à rédiger l'Acte
additionnel de 1815, une constitution libérale pour un empereur
qui n'allait pas durer. Son rapport au pouvoir et à la liberté
est personnellement compromis. C'est précisément ce qui rend sa
question sérieuse.

Comment une révolution faite au nom de la liberté a-t-elle pu
finir par écraser l'individu ?

Sa réponse commence par une distinction.

Deux libertés qui ne se ressemblent pas

Dans les cités antiques, la liberté voulait dire participer. Voter
les lois en assemblée. Exercer une magistrature. Délibérer avec
ses concitoyens sur les affaires de la cité. C'était une liberté
réelle et intense. Mais l'indépendance privée y restait étroite,
et toujours subordonnée à l'autorité de la cité.

Constant prend soin d'une nuance que les résumés effacent.
Athènes, dit-il, ressemblait plus que toute autre cité aux
sociétés modernes, parce que le commerce y avait fait naître un
attachement à l'indépendance individuelle. Même là, pourtant,
l'ostracisme rappelait la primauté du corps social sur l'individu.
Sparte et Rome, elles, ne laissaient presque rien à la vie privée.

La liberté des modernes est autre chose. Elle ne consiste pas à
décider ensemble. Elle consiste à être protégé dans ce qu'on
décide pour soi. Liberté de conscience. Liberté de se déplacer.
Liberté de disposer de ses biens. Liberté de choisir son travail.
Liberté d'opiner sans rendre de comptes.

Constant ne met pas les deux libertés sur le même plan

Et c'est ici qu'on le lit souvent de travers.

Constant ne place pas les deux libertés à égalité. Pour les
sociétés modernes, l'indépendance individuelle passe d'abord. Les
institutions antiques qui sacrifiaient cette indépendance sont,
pour lui, inadmissibles dans notre monde.

Mais il refuse aussitôt l'erreur inverse. Cette indépendance ne
survit pas sans liberté politique. Sans représentation. Sans
surveillance de ceux qui gouvernent. La liberté politique, écrit-il
en substance, est la garantie de la liberté individuelle. Pas son
rivale. Sa condition.

Les modernes n'ont pas besoin de gouverner en permanence comme les
anciens. Ils ont besoin de surveiller ceux qui gouvernent, de
juger leur conduite, de les remplacer, et de ne jamais traiter la
représentation comme une retraite politique.

L'erreur n'était pas seulement celle de Rousseau

On attribue souvent à Rousseau seul la matrice intellectuelle de
la Terreur. Constant est plus précis, et plus juste.

Dans sa lecture de Rousseau, la volonté générale érigée en
souveraineté absolue prépare la soumission de l'individu. Mais
Constant traite Rousseau avec respect : un génie animé, dit-il, de
l'amour le plus pur de la liberté, dont l'erreur fut de transposer
au monde moderne une souveraineté collective d'un autre âge.

Sa cible la plus dure est ailleurs. C'est l'abbé de Mably, qu'il
juge « mille fois plus exagéré » que Rousseau. Mably, écrit
Constant, voulait que les citoyens soient « complètement
assujettis pour que la nation soit souveraine », que « l'individu
soit esclave pour que le peuple soit libre ». Il détestait
jusqu'à Athènes, trop libre à son goût. Il préférait Sparte.

Voilà le vrai adversaire : non pas l'amour mal placé de la liberté,
mais l'amour de la contrainte déguisé en amour du peuple.

Le second avertissement, celui que les libéraux oublient

L'avertissement de Constant va dans deux directions. La première
est familière. Un pouvoir collectif qui se dit souverain peut
envahir la vie privée au nom du peuple. C'est le danger jacobin,
celui de la Terreur, et l'on croit souvent que tout le discours
s'y résume.

Le second danger est plus inconfortable, surtout pour ceux qui se
réclament de la liberté individuelle.

Les modernes, absorbés par le travail, la famille, le confort, les
jouissances privées, peuvent abandonner peu à peu la liberté
politique aux représentants et aux administrateurs. Le pouvoir
leur propose alors un marché : occupez-vous de votre bonheur, nous
nous occupons du reste. Contentez-vous d'obéir et de payer. Et les
citoyens acceptent, parce que la politique leur demande désormais
si peu.

C'est sans doute le passage le plus actuel du discours. Constant
le pose froidement. Il y a deux manières de perdre la liberté.
Laisser le collectif absorber l'individu. Et laisser l'individu
déserter le champ collectif au profit de ceux qui exercent le
pouvoir.

La seconde est plus douce. Elle ne fait pas de victimes
spectaculaires. C'est pour ça qu'on la voit moins.

Ce qui est en jeu aujourd'hui

Le discours de 1819 n'est pas une relique. C'est un outil, à
condition de ne pas le déformer.

Toute réglementation n'est pas de la « liberté des anciens ». La
liberté antique, chez Constant, c'est la participation directe à
une souveraineté collective qui laisse peu de place à
l'indépendance privée. Une règle moderne peut contredire la
liberté des modernes sans ressusciter celle des anciens. Soyons
précis, sinon l'analogie devient un gadget.

Mais le danger qu'il décrivait, lui, reste reconnaissable. Quand
un ministère définit les programmes scolaires dans un détail tel
qu'il reste peu d'espace aux enseignants, aux écoles et aux
familles, il fait entrer l'autorité collective dans une sphère que
les individus modernes tiennent pour la leur. Quand les
institutions en place décident seules qui peut entrer dans une
profession, l'autorité collective devient une protection contre la
concurrence.

La vraie question politique, celle que Constant pose et que les
partis évitent, n'est pas « plus ou moins d'État ». C'est : pour
quelles décisions le collectif est-il légitime à se substituer à
l'individu, et à partir de quel point l'individu, en se taisant,
abandonne-t-il la liberté qui le protège ?

Tant que cette double question n'est pas posée, le débat tourne à
vide. On parle de droits sans parler des devoirs de vigilance qui
les gardent. On invoque la liberté sans dire laquelle, ni comment
elle se perd.

Constant, lui, l'avait dit. La liberté ne meurt pas d'une seule
façon. Elle meurt quand on l'écrase, et elle meurt quand on cesse
de la surveiller.

[1] Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle
des Modernes, discours prononcé à l'Athénée royal de Paris le
13 février 1819 (texte intégral ; passages sur Athènes,
l'ostracisme, Rousseau, Mably « mille fois plus exagéré », et
la conclusion sur la combinaison des deux libertés).
[2] Contexte biographique : Constant et l'Acte additionnel de
1815 (Cent-Jours) ; né le 25 octobre 1767, donc 51 ans en
février 1819.