Dix millions de dollars par jour. C'est ce que l'État bolivien brûlait pour maintenir le carburant bon marché. Quand la caisse s'est vidée et qu'un nouveau président a coupé le robinet, la capitale a été mise sous blocus. Ce n'est pas une crise politique ordinaire. C'est le mécanisme que Bastiat décrivit en 1850 : la spoliation légale crée ses propres défenseurs, jusqu'à rendre toute correction impossible.
Rodrigo Paz a remporté l'élection bolivienne d'octobre 2025 avec 54,5 % des voix, mettant fin à vingt ans de socialisme du MAS. Il s'est présenté avec un programme direct : « capitalisme pour tous », discipline budgétaire, décentralisation. L'économie qu'il héritait était en ruine. L'inflation dépassait 20 %. Les réserves en devises liquides de la banque centrale étaient tombées à 153 millions de dollars fin août 2024, contre 1,7 milliard en décembre 2023 [1]. Le déficit public atteignait 10 % du PIB. Et le carburant se vendait à la pompe à des prix gelés depuis 2006.
Ce dernier point mérite qu'on s'y arrête. Depuis près de vingt ans, l'État bolivien achetait le carburant au prix mondial et le revendait à perte à ses citoyens. Selon le FMI, le coût fiscal direct de ces subventions représentait 3,9 % du PIB en 2024 [2]. Pour financer cette générosité, le gouvernement Arce avait puisé dans les réserves, y compris l'or, puis emprunté dans des conditions de plus en plus dégradées. Les pénuries aux stations-service étaient devenues chroniques depuis 2023 : les files d'attente s'étiraient sur des heures, parfois des jours. La subvention ne protégeait plus personne. Elle organisait la pénurie.
Le 17 décembre 2025, Paz signe le décret suprême 5503. Le prix du diesel passe de 3,72 à 9,80 bolivianos le litre. L'essence suit dans des proportions comparables. La mesure est brutale parce qu'elle ne pouvait pas ne pas l'être : le pays importait à ce stade 86 % de son diesel et plus de la moitié de son essence [3], sans avoir les devises pour payer ces importations au prix du marché.
La réaction ne se fait pas attendre. Les syndicats, les associations paysannes, les mineurs, les transporteurs descendent dans la rue. En janvier 2026, la Centrale ouvrière bolivienne (COB) lance des blocages routiers dans plusieurs régions du pays [4]. Paz cède sur des ajustements marginaux. Mais il ne revient pas sur l'essentiel : le régime de subvention est mort, les prix ne reviendront pas à 2006. En mai 2026, une nouvelle vague de protestations met La Paz sous siège. Selon Reuters et AP, les blocus ont vidé les marchés de la capitale, réduit les réserves d'oxygène hospitalier, et au moins trois personnes sont mortes après que des véhicules d'urgence ont été empêchés d'atteindre des centres médicaux [5]. Evo Morales, visé par un mandat d'arrêt lié à des accusations d'abus sexuel sur une mineure, accusations qu'il dit politiquement motivées, encourage depuis sa base régionale une marche de ses partisans vers la capitale pour exiger la démission du président.
Ce tableau a quelque chose de vertigineux si on le lit à travers Bastiat. Dans La Loi, publiée en juin 1850, il formulait une observation qui ressemble à une prophétie : la spoliation légale crée ses propres défenseurs, y compris parmi ceux qu'elle spolie. Quand l'État organise durablement le transfert de richesse via la loi, les bénéficiaires finissent par percevoir cet avantage comme un droit naturel. Sa suppression devient alors une injustice, non pas sa création [6]. Ce retournement n'est pas irrationnel du point de vue de ceux qui le vivent. Un mineur bolivien qui a passé vingt ans à faire le plein au même prix n'a jamais connu autre chose. Le prix subventionné est son prix normal. La correction est vécue comme une agression.
Ce mécanisme est d'autant plus puissant qu'il s'est installé dans la durée. Le régime bolivien de prix administrés s'est construit par étapes depuis la fin des années 1990, avant de se figer durablement au milieu des années 2000. Evo Morales avait tenté de le supprimer en 2010, en vain : il avait reculé sous la pression de la rue en moins d'une semaine. Son successeur Luis Arce avait proposé un référendum sur la question en 2024, qui n'avait jamais eu lieu. À chaque fois, la correction avait été jugée politiquement impossible. Paz est le troisième président à tenter l'opération, le premier à tenir.
Il faut mesurer ce que cela représente concrètement. L'État bolivien achetait le carburant au prix international et le revendait à perte, alimentant au passage une contrebande massive vers le Pérou, le Brésil et l'Argentine où les prix étaient au niveau du marché [7]. Une partie non négligeable de la subvention ne bénéficiait donc pas aux Boliviens mais aux réseaux de passeurs transfrontaliers. Elle organisait la pénurie, finançait la contrebande et ruinait les finances publiques tout en se présentant comme un bouclier social. Bastiat appelait cela « ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas » : on voit le carburant bon marché, on ne voit pas les réserves qui s'évaporent, les hôpitaux qui manquent de devises, les stations-service à sec.
Il serait trop simple d'en conclure que les protestataires boliviens ont tort. Certains d'entre eux subissent réellement un choc de prix brutal sans filet de protection suffisant. Le gouvernement Paz a mis en place des compensations ciblées pour les ménages les plus vulnérables, mais leur déploiement a été chaotique. Americas Quarterly relevait en mai 2026 que la suppression des subventions ne suffisait pas à elle seule : elle réduisait les dépenses d'environ 10 %, alors que Paz avait encore près de 20 % de réduction des dépenses à trouver pour tenir sa promesse de ramener le déficit de 10 % à 7 % du PIB [8]. La douleur est réelle. La question n'est pas de la nier mais de savoir qui l'a programmée.
La réponse honnête est : les vingt années précédentes. L'État qui subventionne le carburant pendant un quart de siècle alors que ses revenus gaziers s'effondrent prépare, même sans le dire, un ajustement futur plus violent que celui qu'il prétend éviter. Les recettes d'hydrocarbures boliviennes avaient culminé à près de 7,5 milliards de dollars en 2014 avant de s'effondrer à 1,635 milliard en 2024, niveau le plus bas depuis 2007 [9]. La production de gaz a été divisée par deux sur la même période, sous l'effet combiné de la nationalisation du secteur, de la sous-capitalisation chronique de YPFB et de l'absence d'exploration. Le modèle économique du MAS reposait sur une rente qui avait cessé d'exister. La subvention ne faisait que retarder la collision, en l'aggravant.
Paz ne sort pas indemne de cette analyse. Un scandale de carburant frelaté importé en urgence, jugé responsable de dommages aux moteurs des transporteurs, a déclenché les premières vagues de protestation de mai avant même la question des subventions [10]. La gestion de la transition a manqué de pédagogie et les compensations sociales ont été insuffisantes. La séquence des réformes, accumulées sans laisser à la population le temps de s'adapter, a transformé un ajustement nécessaire en crise de légitimité.
Il reste que la question de fond n'est pas là. Elle est dans ce constat que Bastiat formule avec une froideur clinique : lorsque la spoliation est organisée par la loi, les classes qui en bénéficient tendent à conquérir le pouvoir législatif non pour y mettre fin, mais pour y prendre part [6]. Une partie du mouvement qui secoue La Paz ne se présente pas comme une révolte contre la logique de la subvention. Elle se présente comme une révolte pour préserver sa part de la distribution. C'est là que le diagnostic devient inconfortable : défaire la spoliation légale est toujours plus difficile que de l'instituer, parce qu'elle a eu le temps de se déguiser en droit.
La Bolivie n'est pas un cas exotique. La France maintient des dizaines de dispositifs comparables, moins visibles mais construits sur la même logique. Le bouclier tarifaire sur l'électricité, les niches fiscales sectorielles, les subventions agricoles découplées de toute contrainte de marché : chacun crée ses défenseurs, ses syndicats, ses élus. La différence est que la France a encore les moyens de retarder l'ajustement. La Bolivie, elle, avait atteint le fond de caisse.
[1] US Department of State, Investment Climate Statement Bolivia, septembre 2025.
[2] IMF Country Report No. 25/116, Bolivia, juin 2025.
[3] US Department of State, Investment Climate Statement Bolivia, 2025.
[4] UPI, « Bolivia government announces adjustments to economic plan », 9 janvier 2026.
[5] Reuters, « What is behind Bolivia's widening protests? », 18 mai 2026 ; AP/NPR, mai 2026.
[6] Frédéric Bastiat, La Loi, juin 1850, bastiat.org.
[7] Rio Times Online, « Bolivia Economy 2026: Political Break, Reform Agenda, What's Next », 18 avril 2026.
[8] Americas Quarterly, « Bolivia's Reform Agenda Is Moving, but Slowly », mai 2026.
[9] YPFB, données de production et revenus 2024, rapportées par Rio Times Online, février 2025 ; Cornell University SC Johnson, « The Rise and Fall of Bolivia's State-Led Growth Model », janvier 2026.
[10] Reuters, op. cit. ; AP/NPR, op. cit.