Le 30 octobre 2025, la BCE a décidé de passer à la phase opérationnelle de l'euro numérique. Le 10 avril 2026, elle a signé l'accord-cadre du projet pilote. Lancement effectif visé : 2029. Le règlement qui décidera, pour la zone euro, des usages autorisés et des limites de cette monnaie programmable et traçable sera voté par le Parlement européen et le Conseil au cours de cette année 2026. Hayek avait expliqué dès 1976 ce que la centralisation monétaire signifiait pour la liberté individuelle. Le débat public n'a pas encore eu lieu en France.
Si tout se passe comme la Banque centrale européenne le prévoit, en 2029, vous pourrez payer votre baguette en euros numériques. Le règlement qui décidera ce que ces euros numériques pourront — ou ne pourront pas — faire sera voté par le Parlement européen et le Conseil de l'Union au cours de cette année 2026. Personne ne vous a demandé votre avis sur le principe. Le débat public, en France, est resté discret au-delà du cercle restreint des spécialistes financiers et de quelques think tanks libéraux. Pourtant, l'enjeu n'est pas technique ; il n'est pas même bancaire. Il est, au sens strict, monétaire : la monnaie est un instrument de coordination économique qui repose, en dernière analyse, sur la confiance. La forme qu'elle prend détermine la nature de cette confiance.
Ce que la BCE est en train de construire n'est pas un nouveau service de paiement, ni un Paypal européen, ni un substitut numérique aux espèces. C'est une monnaie centrale programmable, traçable par défaut, dont les usages pourront être délimités par règlement. Hayek avait théorisé, dès 1976, ce que cela signifierait pour la liberté individuelle dans l'économie.
Le calendrier réel
Les dates sont publiques mais peu lues. Le projet d'euro numérique a démarré en octobre 2020 avec la publication par la BCE d'un Rapport sur un euro numérique. Une phase d'étude a couru d'octobre 2021 à octobre 2023. Une phase préparatoire lui a succédé, de novembre 2023 à octobre 2025. Le 30 octobre 2025, le Conseil des gouverneurs de la BCE a décidé de faire passer le projet à sa phase suivante — la phase opérationnelle —, qui implique le développement effectif de l'infrastructure technique et le déploiement de prototypes de portefeuille numérique. Cette décision est intervenue à la demande explicite des dirigeants européens, formulée au Sommet de la zone euro d'octobre 2025, demandant à la BCE d'« accélérer les progrès relatifs à l'euro numérique ».
Le 10 avril 2026, le Conseil des gouverneurs a approuvé un accord-cadre définissant les rôles et responsabilités de la BCE et des banques centrales nationales participantes pour la durée du projet pilote, ainsi qu'un modèle d'accord pour les prestataires de services de paiement souhaitant y participer. Le projet pilote lui-même doit débuter au second semestre 2027.
Une seule étape conditionne le lancement effectif : l'adoption du cadre législatif par les colégislateurs européens. La proposition de règlement, présentée par la Commission le 28 juin 2023 dans le « paquet monnaie unique », doit être adoptée par le Parlement européen et le Conseil. Les dirigeants européens visent une adoption courant 2026. Si le calendrier est tenu — et la BCE s'organise pour qu'il le soit —, les premières transactions pilotes interviendront à compter de mi-2027 et l'émission initiale de l'euro numérique pourrait se produire en 2029.
Cette dernière étape, l'émission, n'est pas formellement décidée. Elle est, en revanche, opérationnellement attendue. La BCE elle-même prévient, dans son communiqué d'octobre 2025, que « l'ensemble de l'Eurosystème devrait alors être prêt pour une éventuelle émission initiale de l'euro numérique dans le courant de 2029 ». Les analystes d'UBS, dans une note de septembre 2025, jugeaient ce scénario « plus probable que improbable ».
La nature technique
Pour mesurer l'enjeu, il faut comprendre ce qui distingue l'euro numérique des autres formes monétaires existantes. Trois différences sont essentielles, et elles ne sont pas symétriques.
D'abord, l'euro numérique sera de la monnaie de banque centrale — au même titre que les espèces, et contrairement à la monnaie scripturale détenue dans les banques commerciales. Concrètement, votre solde euro numérique sera une créance directe sur la BCE, non sur votre banque. Cette caractéristique a un avantage : la sécurité absolue de la valeur, puisqu'elle ne dépend pas de la solvabilité d'un intermédiaire. Elle a aussi une conséquence : la BCE saura, à un degré inédit, qui détient combien d'euros numériques. Le secret bancaire commercial existait précisément parce que la banque centrale ne contrôlait pas les flux de détail.
Ensuite, l'euro numérique sera programmable. La technologie sous-jacente — qu'il s'agisse d'un distributed ledger ou d'une architecture centralisée à la Project Hamilton du Federal Reserve Bank of Boston et du MIT — permet d'attacher à chaque unité monétaire des règles d'usage : une catégorie d'achat autorisée, une zone géographique d'utilisation, une date limite, une condition de revenu, et ainsi de suite. La BCE et les institutions européennes affirment qu'elles n'utiliseront pas ces capacités. La promesse est sincère ; elle ne change rien au fait que la capacité technique existera, et que ce qu'un État dispose techniquement, il finit, en règle générale, par l'utiliser dans des circonstances qu'on n'avait pas anticipées.
Enfin, l'euro numérique sera traçable par défaut. Tout paiement, en dehors d'éventuelles transactions hors-ligne plafonnées, laissera une trace que la BCE ou les autorités délégataires pourront consulter sous certaines conditions juridiques. La BCE promet que « le plus haut niveau de protection de la vie privée » sera assuré. La promesse est technique et juridique ; elle est aussi politique, c'est-à-dire révocable.
Le plafond annoncé pour la détention individuelle (3 000 à 4 000 euros), justifié par la BCE comme un dispositif évitant la fuite massive des dépôts bancaires commerciaux vers la monnaie centrale, illustre en creux l'enjeu : si l'euro numérique était entièrement libre et illimité, il rendrait obsolète une partie du modèle bancaire commercial européen. La limitation est aussi, donc, une protection des banques en place — point intéressant, sur lequel la doctrine officielle reste silencieuse.
Les arguments officiels et leurs limites
Les arguments en faveur de l'euro numérique tiennent en trois propositions, formulées avec constance par la BCE depuis 2020.
Premièrement, la « souveraineté monétaire ». La part des paiements internationaux libellés en euros décline depuis vingt ans face au dollar, et plus récemment face aux systèmes de paiement chinois (Alipay, WeChat Pay) et américains (Visa, Mastercard, Apple Pay). Sans CBDC, soutient la BCE, l'Europe risque de voir ses paiements de détail dominés par des infrastructures non européennes. L'argument a une force réelle : la dépendance aux opérateurs américains, en particulier dans le contexte des sanctions extraterritoriales, est un risque stratégique documenté. Il a aussi une faiblesse : la « souveraineté » ainsi définie n'est pas celle des citoyens européens — c'est celle des institutions européennes vis-à-vis d'autres institutions étrangères. Pour le citoyen, le choix entre payer Apple ou payer la BCE n'est pas, prima facie, un gain de souveraineté individuelle.
Deuxièmement, l'« autonomie stratégique ». La BCE souligne que des systèmes de paiement alternatifs sont nécessaires en cas de crise géopolitique ou de panne des systèmes existants. L'argument est sérieux ; il justifierait néanmoins, plutôt qu'une CBDC universelle, une CBDC limitée à des cas d'urgence ou de paiements transfrontaliers. La généralisation à l'ensemble des paiements de détail va au-delà de ce que cet argument peut soutenir.
Troisièmement, l'« inclusion financière ». Une CBDC permettrait aux Européens non bancarisés d'accéder à un moyen de paiement public. L'argument concerne, dans la zone euro, une fraction marginale de la population (entre 1 % et 2 % selon Eurostat). Il est invoqué de façon récurrente précisément parce qu'il est consensuel ; il ne porte pas, à lui seul, le projet.
Une fois ces trois arguments examinés, on constate qu'aucun ne justifie, à lui seul, le saut technologique et institutionnel envisagé. Le projet repose, en pratique, sur leur addition — et sur l'idée qu'à long terme, la monnaie numérique est inévitable et qu'il vaut mieux que cette inévitabilité prenne une forme publique plutôt que privée. Cet argument-là, le plus fort, n'est pas formulé publiquement, parce qu'il pose la question : pourquoi exactement une monnaie publique vaudrait-elle mieux qu'une monnaie privée concurrencée — qui était précisément la thèse de Hayek ?
La grille Hayek
Friedrich Hayek a publié en 1976, à l'Institute of Economic Affairs de Londres, un essai bref et radical : Denationalisation of Money. Sa thèse est connue dans son principe et ignorée dans son détail : le monopole étatique d'émission monétaire est la dernière grande institution médiévale survivante dans les économies modernes ; rien ne le justifie économiquement ; tout, en revanche, suggère qu'une concurrence entre émetteurs privés, soumis à la sanction du marché et donc obligés de maintenir la stabilité de leur monnaie pour conserver leur clientèle, produirait une discipline monétaire supérieure à celle des banques centrales — qui restent toujours, in fine, dépendantes des intérêts politiques de l'État qui les a créées.
L'argument de Hayek n'était pas anti-étatique au sens libertarien ; il était antidogmatique au sens classique. Il observait que la monnaie, dans toute l'histoire avant l'État moderne, avait été produite spontanément par le marché — Carl Menger l'avait démontré en 1883 dans ses Recherches sur la méthode — et que la centralisation étatique de son émission était un fait historique récent, pas une nécessité de la nature des choses.
Ce qui se joue avec la CBDC est exactement l'inverse du programme hayékien. La monnaie publique se renforce ; elle absorbe, à terme, des fonctions que le marché remplissait jusqu'ici (paiement de détail, conservation de petits soldes) ; elle acquiert des capacités techniques (programmation, traçabilité) sans précédent ; elle s'institutionnalise comme la forme dominante. Bitcoin et les autres monnaies privées sont, parallèlement, soumis à un encadrement réglementaire (MiCA en Europe) qui les contient. Le mouvement est cohérent : recentrer la monnaie sur l'État, pas la diversifier.
L'objection libérale n'est pas que la CBDC serait, en soi, une dystopie. C'est qu'elle est l'inverse exact d'un principe que la tradition libérale classique a défendu pendant deux siècles : la concurrence comme garantie ultime contre l'abus de pouvoir. Quand le pouvoir monétaire devient à la fois exclusif, programmable, traçable et inéluctable parce qu'il est devenu l'infrastructure quotidienne, il n'est plus, au sens de Constant, un pouvoir limité — il devient un pouvoir total, simplement au sens où il s'étend désormais sur l'intégralité d'une activité (l'échange) qui était jusqu'ici partiellement préservée.
Le règlement européen votera courant 2026. Il décidera, pour la zone euro, du rapport entre monnaie et liberté individuelle pour les décennies qui viennent. Il vaut, a minima, qu'on en débatte.
Sources et références
Sources primaires :
- Banque centrale européenne, communiqué de presse du 30 octobre 2025, « L'Eurosystème ouvre la prochaine étape du projet d'euro numérique » — décision du Conseil des gouverneurs de passer à la phase opérationnelle.
- Banque centrale européenne, A stocktake on the digital euro – Summary report on the investigation phase and outlook on the next phase, octobre 2025.
- Banque centrale européenne, communiqué du 10 avril 2026, accord-cadre du projet pilote (rôles et responsabilités BCE / banques centrales nationales).
- Banque centrale européenne, Décisions du Conseil des gouverneurs de la BCE (autres que les décisions relatives à la fixation des taux d'intérêt), mai 2026.
- Commission européenne, proposition de règlement du 28 juin 2023, « paquet monnaie unique » incluant le projet de règlement sur l'euro numérique.
- UBS, note d'analyse de septembre 2025 — calendrier de lancement (2028-2030) et plafonds anticipés (3 000-4 000 €).
- Federal Reserve Bank of Boston et MIT, Project Hamilton, 2022 — étude technique sur les architectures CBDC.
- Eurostat, données 2023-2024 sur la population non bancarisée de la zone euro.
Citations directes mobilisées :
- BCE, communiqué du 30 octobre 2025 : « accélérer les progrès relatifs à l'euro numérique », et « l'ensemble de l'Eurosystème devrait alors être prêt pour une éventuelle émission initiale de l'euro numérique dans le courant de 2029 ».
- BCE, sur la confidentialité : « le plus haut niveau de protection de la vie privée ».
Sources doctrinales :
- Friedrich Hayek, Denationalisation of Money: An Analysis of the Theory and Practice of Concurrent Currencies, Institute of Economic Affairs, Londres, 1976. Édition française : Pour une vraie concurrence des monnaies, PUF, 1985.
- Friedrich Hayek, La constitution de la liberté (1960), chapitre 21 (politique monétaire). Édition Litec, 1994.
- Carl Menger, Untersuchungen über die Methode der Sozialwissenschaften und der politischen Oekonomie insbesondere (1883), édition française Recherches sur la méthode des sciences sociales et de l'économie politique en particulier, EHESS, 2011 — sur l'origine spontanée de la monnaie comme institution sociale.
- Benjamin Constant, Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs (1815), édition Hofmann, Genève, Droz, 1980.