Le 26 août 2026, france info relaie Jean-Luc Mélenchon proposant à la Banque centrale européenne de « congeler » une partie de la dette française. Éric Coquerel, le même jour, juge la dette « assumable » parce que les marchés prêtent encore. Une dette annulée, gelée, restructurée n’efface jamais la charge. Elle la réalloue entre la banque centrale, les banques, les épargnants et ceux qui n’ont pas encore le droit de vote.

La formule a l’avantage de la chaleur. Congeler. On croit voir un actif qui dort, inoffensif, dans un tiroir de Francfort. On ne voit plus l’écriture d’en face. Quelqu’un, quelque part, détenait cette créance comme un actif. La retirer du service, c’est décider qui en porte désormais le trou.

L’Insee a publié, le 25 juin 2026, le chiffre du premier trimestre : 3 536,1 milliards d’euros de dette publique, 117,5 % du produit intérieur brut, après 3 460,5 milliards et 115,6 % à la fin de 2025. Le Figaro reprend le communiqué. Sébastien Lecornu avait déjà qualifié le stock de fin 2025 de « préoccupant ». Le service de la dette de l’État, dans les prévisions gouvernementales citées alors, devait atteindre 64 milliards d’euros en 2026. Ces ordres de grandeur précèdent le débat d’août. Ils en sont le décor, pas l’argument.

Le 26 août, sur Canal, Coquerel dit que « la dette française aujourd’hui elle est assumable, les marchés prêtent facilement à la France parce que c’est un pays sûr », pendant que Mélenchon demande le gel d’une part à la BCE. Deux phrases d’un même camp, deux thèses. L’une constate que le prix du risque français n’a pas encore explosé. L’autre veut traiter le stock comme une exception historique dont on pourrait extraire un morceau, le morceau Covid, et le mettre hors marché.

Le morceau Covid n’est pas un tiroir. Ouest-France, en mars 2025, recoupant Bercy, chiffrait les mesures d’urgence sanitaire à près de 150 milliards entre 2020 et 2023, le plan de relance à 70, les dispositifs anti-inflation à 58. Près de 280 milliards de mesures exceptionnelles. Dans le même temps, la dette a beaucoup plus augmenté. Attribuer tout le stock post-2020 au virus est une erreur de compte. Attribuer zéro au virus en est une autre. Le virus a ouvert une porte. La porte est restée ouverte.

Une dette « annulée » n’est jamais une dette effacée. Elle réalloue politiquement la charge entre créanciers tout en masquant la question de la dépense qui l’a créée.

Si la BCE accepte de geler des titres français, elle porte une perte latente sur son bilan. Cette perte latente est déjà, d’une certaine manière, dans le système : une part des titres achetés pendant la pandémie l’a été précisément pour que les États s’endettent moins cher. Le gel rend la perte explicite. Il la fait payer aux actionnaires de la banque, c’est-à-dire aux États, c’est-à-dire aux contribuables, selon une clé qui n’a rien d’un vote de budget. Les banques commerciales et les assureurs qui détiennent le reste voient le précédent. Ils ajustent le prix de tout ce qui n’a pas été gelé. L’épargnant qui croit détenir un actif sûr découvre qu’il détenait une option politique.

Coquerel a raison sur un point étroit. Tant que les marchés prêtent, la France n’est pas en crise de rollover. Il a tort si la phrase devient une doctrine. Un pays sûr est un pays dont les créanciers croient encore qu’on ne changera pas les règles après coup. Proposer le gel tout en célébrant la sûreté, c’est demander aux marchés de ne pas lire le journal.

Bruno Le Maire publie, le 25 août, un manifeste de 58 pages. Valeurs actuelles en retient le bilan : mille milliards de dette supplémentaire entre 2017 et 2024, déficit de 5,8 % du PIB l’année de sa sortie. L’ancien ministre désigne Emmanuel Macron. La désignation n’annule pas la signature. Sept ans à Bercy, c’est sept lois de finances. Le Covid explique une pente. Il n’explique pas que la pente n’ait jamais été reprise.

L’objection honnête existe. Une banque centrale qui a acheté massivement des titres pour une guerre sanitaire peut, en théorie, les porter jusqu’à l’extinction sans les revendre, ce qui ressemble à un gel de fait. Plusieurs banques centrales le font déjà, par inertie de bilan. Dire cela n’est pas dire qu’on peut extraire un morceau, le baptiser Covid, et le déclarer hors droit des créanciers sans changer le prix de tout le reste. Le gel annoncé n’est pas le gel subi. Le premier est une décision de répartition. Le second est une technique de bilan.

Le lecteur n’a pas besoin d’un camp. Il a besoin d’une question. Qui, nommément, porte la perte le jour où l’on cesse de servir ? Si la réponse est « personne, c’est de la monnaie », on a choisi l’inflation. Si la réponse est « la BCE », on a choisi les États actionnaires. Si la réponse est « les générations suivantes », on a choisi de ne pas voter la dépense une seconde fois. Dans les trois cas, quelqu’un paie. La fiction utile est de croire que le tiroir de Francfort a aboli cette phrase.

  1. Insee via Le Figaro, dette publique au T1 2026 : 3 536,1 Md€, 117,5 % du PIB, 25 juin 2026. https://www.lefigaro.fr/conjoncture/la-dette-publique-de-la-france-a-encore-augmente-au-premier-trimestre-pour-atteindre-3536-1-milliards-d-euros-20260625
  2. franceinfo / Canal, citation Coquerel et proposition Mélenchon de gel BCE, 26 août 2026. https://x.com/franceinfo/status/2092490750768329175
  3. Ouest-France, « Le Covid a-t-il accru la dette de la France de 857 milliards d’euros ? », 9 mars 2025 (150 / 70 / 58 Md€, source Bercy). https://www.ouest-france.fr/economie/budget-collectivites-etat/vrai-ou-faux-le-covid-a-t-il-accru-la-dette-de-la-france-de-857-milliards-e81ff7c4-fb5d-11ef-96f1-e130525ba9af
  4. Valeurs actuelles, manifeste Le Maire « Une autre France », 25 août 2026. https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/economie/dette-quand-bruno-le-maire-se-dedouane-et-designe-le-coupable-emmanuel-macron
  5. BFMTV, Coquerel invité, 27 août 2026. https://www.bfmtv.com/politique/elections/presidentielle/video-quand-la-dette-pour-moitie-depuis-2017-sert-a-payer-les-cadeaux-fiscaux-aux-plus-riches-ca-pose-probleme-estime-eric-coquerel-depute-lfi_VN-202608270788.html