Le 9 mars 2026, la Heritage Foundation a publié la 32e édition de son Index of Economic Freedom. Les États-Unis gagnent 2,6 points en un an — plus forte progression parmi les économies avancées et la plus importante depuis 2001. La France, sur la même période, n'apparaît dans aucune catégorie de hausse signalée par le rapport. L'Index est imparfait. Il est meilleur en trajectoire qu'en niveau. C'est précisément cette trajectoire qui mérite d'être lue.
Dans son édition publiée le 9 mars 2026, l'Index of Economic Freedom de la Heritage Foundation attribue aux États-Unis un score de 72,8 sur 100 — soit une progression de 2,6 points en un an. C'est, selon l'organisation elle-même, la plus forte hausse jamais enregistrée par les États-Unis depuis 2001 et la plus importante parmi les économies avancées dans cette édition. La France, sur la même période, n'a pas progressé. L'écart, accumulé sur la dernière décennie au détriment des États-Unis, vient de commencer à se refermer dans l'autre sens.
Aucun média français n'en a fait sa une. L'Index est, en France, soit ignoré, soit moqué comme un instrument idéologique de la droite américaine. Cette posture confortable empêche de voir ce que l'instrument mesure réellement et pourquoi son résultat 2026 mérite, pour une fois, d'être pris au sérieux.
Les chiffres
L'Index Heritage évalue 184 pays selon douze sous-indicateurs regroupés en quatre catégories : l'État de droit (droits de propriété, efficacité judiciaire, intégrité du gouvernement), la taille du gouvernement (charge fiscale, santé fiscale, dépenses publiques), l'efficacité réglementaire (liberté d'entreprise, du travail, monétaire), et l'ouverture des marchés (commerce, investissement, finance). Chaque sous-indicateur produit un score de 0 à 100 ; la moyenne donne le score global du pays.
En 2026, les États-Unis se classent 22e mondial avec 72,8 points. Leurs sous-scores les plus élevés concernent la liberté commerciale (91,6) et la santé fiscale (88,6) — cette dernière calculée par comparaison méthodologique plutôt qu'en niveau absolu. La charge fiscale obtient 84,2, les droits de propriété et l'efficacité judiciaire 80 chacun. Le sous-score le plus faible, à 67,6, concerne l'intégrité du gouvernement. Heritage signale par ailleurs un point structurel préoccupant : la dette publique américaine atteint 122,3 % du PIB, qualifiée par le rapport lui-même de « structural concern » susceptible d'affecter la liberté économique future.
L'Argentine, dans la même édition, gagne 3,2 points et enregistre la plus forte hausse mondiale, devançant les États-Unis. La moyenne mondiale progresse de 0,2 point pour atteindre 59,9 — le monde reste, dans la classification de Heritage, « plutôt non libre ». Quatre économies seulement obtiennent un score supérieur à 80 et sont qualifiées de « libres », contre trois l'an dernier — l'Australie ayant rejoint le quatuor de tête.
La méthode
Les critiques méthodologiques de l'Index existent depuis sa création en 1995, et elles méritent d'être prises au sérieux. Jeffrey Sachs, dans The End of Poverty publié en 2005, soutenait que la corrélation entre score Heritage et croissance économique était faible : il citait la Suisse et l'Uruguay, bien notés mais à croissance lente, et la Chine, mal notée mais à croissance forte. Stefan Karlsson, du Ludwig von Mises Institute — critique venue, donc, du camp libertarien et non de la gauche — a relevé en janvier 2005 la fuzziness de plusieurs catégories, la difficulté à comparer des sous-scores construits sur des bases hétérogènes, et la tendance de l'Index à valoriser la dérégulation indépendamment de la qualité institutionnelle d'un pays.
Ces critiques sont fondées et l'Index lui-même les reconnaît partiellement. Il est un thermomètre, pas un oracle. Ce qu'il mesure mal, c'est le niveau précis de prospérité économique d'un pays. Ce qu'il mesure bien, c'est la direction — l'évolution d'année en année des leviers institutionnels qui favorisent ou découragent l'initiative économique. L'Index Heritage est meilleur en dérivée qu'en valeur. C'est précisément cette dérivée qui rend significatifs les chiffres 2026.
Le Fraser Institute publie, parallèlement, son Economic Freedom of the World, qui utilise une méthodologie différente et traite de données plus rétrospectives. Les classements diffèrent dans le détail mais convergent dans la trajectoire. Quand deux indices construits par des organisations distinctes, sur des bases méthodologiques différentes, indiquent la même direction de mouvement, l'argument selon lequel le résultat serait un artefact méthodologique perd de sa force.
La leçon
Sur le fond, le différentiel américain ne traduit pas un changement de structure. Les États-Unis restent un pays endetté, dont la dette publique dépasse celle de la France en niveau absolu. Ils ne sont pas devenus, en un an, un modèle libéral aux exigences de Hayek. Ce que l'Index 2026 enregistre, c'est l'effet à la marge d'un changement d'orientation politique : moins de réglementations nouvelles, baisse de la pression fiscale, signaux de stabilité juridique. Ces marges, additionnées, suffisent à faire bouger le score de 2,6 points. Cela, à soi seul, suggère que l'Index est sensible aux décisions et non au folklore.
Tocqueville observait, dans le tome II de De la démocratie en Amérique, que l'« énergie » d'une nation démocratique tient moins à son niveau de richesse qu'à sa capacité à se corriger. Une société qui sait identifier ses blocages et les desserrer, fût-ce imparfaitement, conserve la possibilité de progrès ; une société qui n'en est plus capable, même riche, est en pente douce.
Cette leçon, l'Index Heritage la formule en chiffres. Les États-Unis, partis d'une situation budgétaire pire que celle de la France, ont gagné en un an plus que ce que la France a perdu en cinq. Cela ne veut pas dire que la trajectoire américaine sera durable, ni qu'elle constitue un modèle. Cela veut dire qu'à l'instant T de mars 2026, deux sociétés démocratiques avancées prenaient des directions opposées. La nôtre n'est pas la bonne. Encore faut-il accepter de regarder le thermomètre.
Sources et références
Sources primaires :
- Heritage Foundation, 2026 Index of Economic Freedom, 32e édition, publiée le 9 mars 2026 — disponible sur economicfreedom.heritage.org. Highlights publication PDF (
2026_indexofeconomicfreedom_highlights.pdf). - Heritage Foundation, fiche pays États-Unis, 2026 Index of Economic Freedom.
- Heritage Foundation, fiche pays Argentine, 2026 Index of Economic Freedom.
- Heritage Foundation, fiche pays France, 2026 Index of Economic Freedom.
- Heritage Foundation, communiqué de presse du 9 mars 2026, « Heritage 2026 Index of Economic Freedom: United States Recorded ‘Greatest Improvement Amongst Advanced Economies’; Pro-Growth Policies End Era of Decline ».
- Fraser Institute, Economic Freedom of the World 2025 Annual Report — utilisé pour contre-vérification méthodologique.
Citations directes mobilisées :
- Heritage Foundation, 2026 Index, fiche USA : la dette publique à 122,3 % du PIB qualifiée de « structural concern ».
- Heritage Foundation, communiqué 9 mars 2026 : « greatest improvement amongst advanced economies », « biggest score advancement since 2001 ».
Sources critiques mobilisées :
- Jeffrey Sachs, The End of Poverty: Economic Possibilities for Our Time, Penguin Press, 2005 — sur la corrélation contestée entre score Heritage et croissance.
- Stefan Karlsson, billet du Ludwig von Mises Institute, janvier 2005 — sur la fuzziness des catégories méthodologiques.
Citation classique mobilisée :
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, IIe partie, chapitres 19-20 — sur l'« énergie » des sociétés démocratiques et leur capacité à se corriger. Édition Pléiade 2004 (Œuvres, t. II) ou édition Garnier-Flammarion.
