En janvier 2026, six milliardaires californiens — dont Peter Thiel, Larry Page et Sergey Brin — avaient déjà quitté l'État. La taxe sur la fortune n'était pas encore votée. Ce mouvement n'est ni de la fraude ni de la trahison : c'est AlbertHirschman, publié en 1970, appliqué à la lettre. Quand la voix est ignorée, la sortie parle. Et quand les acteurs les plus mobiles disparaissent, il ne reste plus qu'un État qui lève des impôts sur une base qui rétrécit.
La maison date du début du XXe siècle. Façade académique française,
proportions monumentales, escalier de marbre. Elle a été conçue par Alejandro
Bustillo — l'architecte qui a dessiné l'hôtel Llao Llao en Patagonie et le casino
de Mar del Plata, deux des monuments les plus reconnaissables d'Argentine [1].
Son nouveau propriétaire est américain. Il vaut 28 milliards de dollars. Il a payé
12 millions pour cette adresse — soit environ 85 % de moins qu'un bien
équivalent à Manhattan [2].
Peter Thiel n'a pas déménagé par caprice. Il a appliqué une règle vieille de
cinquante-cinq ans.
En 1970, l'économiste Albert O. Hirschman publie Exit, Voice, and Loyalty chez
Harvard University Press. L'ouvrage tient en 162 pages et pose une question
simple : quand une institution se dégrade, que font ses membres ? Ils ont deux
options. La voice : rester, se plaindre, peser, tenter de corriger de l'intérieur.
L'exit : partir, couper le lien, aller ailleurs [3].
La loyauté, troisième terme du titre, est ce qui retarde le choix. Elle fait tenir
les membres dans une institution défaillante plus longtemps que la pure
rationalité économique ne le justifierait. Elle donne du temps à la voice pour
fonctionner.
Mais la loyauté a un seuil. Quand il est franchi — quand le coût de rester devient
supérieur au coût de partir —, l'exit s'impose. Et Hirschman l'avait compris : les
premiers à partir sont toujours les plus mobiles. Ceux qui ont les ressources, les
réseaux, les passeports, les options. Leur départ ne résout rien pour les autres.
Il prive simplement l'institution de ses critiques les plus efficaces — ceux dont
la voice aurait pu avoir du poids.
L'initiative californienne est simple dans son principe : une taxe unique de 5 %
sur le patrimoine net des résidents dont la fortune dépasse un milliard de dollars,
applicable aux individus résidant dans l'État au 1er janvier 2026 [4]. Le produit
attendu : 100 milliards de dollars sur cinq ans, destinés à financer Medi-Cal,
l'aide alimentaire et l'éducation publique [5]. Ses promoteurs — dont le syndicat
SEIU-UHW, qui a collecté 1,6 million de signatures pour la qualifier au ballot de
novembre — la présentent comme une mesure de justice fiscale en réponse aux
coupes fédérales [6].
Le problème n'est pas l'intention. Le problème est la mécanique.
La Tax Foundation, centre de recherche fiscal de référence, a montré que la
rédaction de l'initiative comporte des erreurs suffisantes pour que le taux
effectif dépasse largement les 5 % affichés pour certains contribuables —
notamment via les règles anti-évitement appliquées aux structures à double
classe d'actions [7]. Surtout : la date de référence fixée au 1er janvier 2026 pour
déterminer la résidence est juridiquement fragile. Elle est conçue pour prévenir
la fuite, mais elle est hautement susceptible de contestation judiciaire — et
plusieurs milliardaires ont quitté l'État bien avant que la taxe soit votée,
précisément parce qu'ils anticipent une telle contestation [7].
Le résultat ? Six des 214 milliardaires californiens estimés avaient quitté l'État
avant la date butoir. Peter Thiel. Travis Kalanick. Larry Page. Sergey Brin [8].
Zuckerberg a acheté une résidence en Floride en février [7]. Brin et Schmidt ont
co-fondé une organisation pour contrer l'initiative via trois propositions
constitutionnelles concurrentes [8].
Ce n'est pas de la fraude. C'est Hirschman.
Le traitement médiatique dominant hésite entre deux lectures également
insuffisantes. La première : ces départs prouvent que la taxe est confiscatoire
et qu'il faut l'abandonner. La seconde : ces départs prouvent que les riches sont
irresponsables et qu'il faut les contraindre davantage. Les deux manquent
l'essentiel.
Hirschman l'avait formulé avec précision : l'exit n'est pas une solution. C'est un
signal. Il dit que la voice a échoué — ou, pire, qu'elle n'a jamais été sérieusement
écoutée. Quand les acteurs les plus mobiles partent sans avoir vraiment tenté
d'influer, c'est que l'institution n'a pas fourni les canaux pour que leur voice
soit efficace.
La question pertinente n'est donc pas : « Thiel avait-il le droit de partir ? »
(la réponse est oui, dans tout État de droit digne de ce nom). La question est :
pourquoi la Californie n'a-t-elle pas produit les conditions pour que ces acteurs
choisissent la voice plutôt que l'exit ?
La réponse libérale classique est structurelle. Une fiscalité qui atteint des taux
effectifs confiscatoires — la Californie combine déjà un impôt sur le revenu
marginal de 13,3 %, le plus élevé des États-Unis, avec cet impôt sur le
patrimoine en préparation — ne laisse plus de marge à la voice. Elle transforme
le départ en seule option rationnelle pour quiconque en a les moyens.
L'argument selon lequel une taxe sur la fortune « ne fait pas fuir » se heurte à
l'histoire récente du continent dont les progressistes américains se réclament
volontiers comme modèle.
La France a appliqué son Impôt de Solidarité sur la Fortune de 1988 à 2017.
En vingt-neuf ans, environ 60 000 millionnaires ont quitté le pays [9]. L'ISF a
été aboli par Emmanuel Macron — non par idéologie, mais parce que son coût
en termes de capitaux et de bases fiscales dépassait son rendement. La Suède,
souvent citée comme modèle scandinave d'équilibre entre égalité et dynamisme,
a supprimé sa taxe sur la fortune en 2007 pour les mêmes raisons [9].
L'Europe a testé. Elle a mesuré les dégâts. Elle a abandonné. La leçon est
toujours la même : les projections de recettes supposent que la base fiscale reste
immobile. Elle ne l'est jamais.
Il y a quelque chose d'ironique dans le choix argentin de Thiel. L'Argentine est
le pays qui a le plus souvent servi d'exemple négatif dans les manuels
d'économie libérale : inflation chronique, défaut souverain répété, contrôle des
changes, nationalisation des retraites. Un État qui a, pendant des décennies,
illustré exactement ce que Hayek décrivait comme le constructivisme économique
poussé à l'extrême.
Et pourtant. Depuis l'élection de Javier Milei en 2023, l'Argentine applique une
cure d'austérité et de déréglementation sans précédent dans son histoire récente.
Son ministre du cabinet, Manuel Adorni, a accueilli l'arrivée de Thiel avec une
formule qui résume l'offre : « Tous les milliardaires du monde qui veulent fuir des
pays de plus en plus réglementés (...) sont les bienvenus dans la République
argentine, la nouvelle terre de liberté [10]. »
Milei et Thiel se sont rencontrés à la résidence présidentielle. Ils partagent, selon
les propres mots de Milei, la conviction que « les impôts sont du vol [11] ». Thiel
a assisté à des dîners d'économistes consacrés à l'histoire économique argentine.
Buenos Aires, ville où 1 600 metres carrés coûtent 85 % de moins qu'à Manhattan
[2], fonctionne ici comme un laboratoire libéral inversé — l'expérience que la
Californie refuse de regarder.
Il faut être honnête sur les limites de la lecture hirschmanienne.
L'exit de Thiel ne résout rien pour les Californiens qui ne peuvent pas partir.
Il prive l'État d'une voice influente sans offrir de solution de remplacement. Et
si la taxe sur la fortune californienne s'avérait — contre toute attente — efficace
et constitutionnellement solide, le départ préventif de ces milliardaires pourrait
s'analyser comme une optimisation agressive plutôt que comme un signal
politique légitime.
De même, l'argument de la fuite fiscale ne vaut que si l'on accepte que la
mobilité du capital est une donnée permanente, pas un problème à résoudre.
Certains économistes de gauche rétorquent que c'est précisément cette mobilité
qu'il faudrait contraindre — via des accords fiscaux internationaux, une
coordination entre États américains, voire une exit tax à la française.
Ces objections sont sérieuses. Elles ne réfutent pas Hirschman. Elles le
confirment : la vraie question n'est pas de savoir si les milliardaires ont tort ou
raison de partir. C'est de comprendre pourquoi les institutions qu'ils quittent
n'ont pas su créer les conditions pour que leur voice soit préférable à leur exit.
Quand les six premiers partent avant le vote, le message n'est pas « les riches
sont mauvais ». Le message est : « votre institution ne nous offre plus de raison
de rester pour la corriger. » C'est un diagnostic. Pas une absolution.
Albert Hirschman l'avait écrit en 1970. La Californie n'a pas voulu lire.
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SOURCES ─────────────────────────────────────────────────
[1] Wikipedia, « Alejandro Bustillo », architecte argentin (1889-1982) —
en.wikipedia.org/wiki/Alejandro_Bustillo
[2] Allblogthings / Forbes Argentina, « Peter Thiel Buys $12 Million Buenos
Aires Mansion », mai 2026 —
allblogthings.com/2026/05/peter-thiel-buys-12-million-buenos-aires-mansion
[3] Albert O. Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in
Firms, Organizations, and States, Harvard University Press, 1970, 162 p.
[4] Ballotpedia, « California One-Time Wealth Tax for State-Funded Healthcare
Programs Initiative (2026) » — ballotpedia.org
[5] ITEP, « Expert Report on the California 2026 Billionaire Tax », mai 2026 —
itep.org
[6] Wikipedia, « 2026 California billionaire tax initiative » —
en.wikipedia.org/wiki/2026_California_billionaire_tax_initiative
[7] Tax Foundation, « 2026 California Billionaire Tax Act: Details & Analysis »,
mai 2026 — taxfoundation.org
[8] Wikipedia, « 2026 California billionaire tax initiative » (ibid.) — détail des
départs et contre-initiatives Brin/Schmidt
[9] The Daily Economy, « When Exit Becomes the Loudest Form of Voice »,
avril 2026 — thedailyeconomy.org
[10] NewsNation, déclaration de Manuel Adorni, mai 2026 —
newsnationnow.com/politics/peter-thiel-argentina-report
[11] Buenos Aires Times via Newsweek, déclaration de Javier Milei, mai 2026