En décembre 2023, l'inflation argentine atteignait 25,5 % par mois. En 2025, elle s'est établie à 31,5 % sur l'année — soit ce qu'elle représentait avant Milei en un seul mois. Excédent budgétaire pour la première fois depuis quatorze ans, dette publique divisée par deux, croissance prévue à 5 % en 2026. Les Argentins, lors des législatives d'octobre 2025, ont confirmé. L'argument du « ça ne peut pas marcher en pratique » vient de perdre son alibi théorique. Reste à observer ce qu'une politique cohérente produit — et au prix de quoi.

En décembre 2023, l'inflation argentine atteignait 25,5 % par mois. Un an plus tard, elle était passée à 2,7 %. En août 2025, elle est descendue à 1,9 %. Sur l'ensemble de 2025, l'inflation annuelle s'est établie à 31,5 % — son plus bas niveau depuis huit ans, et l'équivalent de ce que l'Argentine connaissait, sous Alberto Fernández, en un seul mois. L'INDEC, l'institut national des statistiques argentin, a publié ces chiffres en janvier 2026. Aucun économiste, en décembre 2023, n'aurait misé sur un tel résultat.

Aucun, ou presque. L'équipe de Javier Milei l'avait annoncé. Elle l'a fait. La méthode, revendiquée explicitement, est austro-libérale : monétarisme friedmanien, école autrichienne (Mises, Hayek), libertarianisme assumé. Pour la première fois depuis longtemps, un programme se réclamant ouvertement de cette tradition a été appliqué de manière cohérente, pendant deux ans, dans un pays qui n'est ni un cobaye ni une utopie : l'Argentine, neuvième économie d'Amérique latine, vingt-cinquième mondiale.

Ce qui se joue à Buenos Aires n'a pas, pour Le Constant, l'intérêt d'un modèle à transposer. Il a celui d'une expérience grandeur nature qui retire au débat français un de ses arguments les plus utilisés : que les idées de l'école autrichienne sont des constructions intellectuelles incompatibles avec le réel. Elles ne le sont pas. Reste à observer ce qu'elles produisent quand on les applique.

L'inventaire factuel

Décembre 2023, à l'investiture : l'Argentine est au bord de la banqueroute. L'inflation annuelle dépasse 211 %. Le déficit primaire fédéral atteint 2,3 % du PIB. La dette publique fédérale frôle 155 % du PIB. Les réserves de change de la banque centrale sont négatives. La pauvreté touche 41 % de la population. Le pays vient de connaître quatorze années consécutives sans budget équilibré.

Décembre 2025, deux ans plus tard. L'inflation mensuelle est à 3 %, l'inflation annuelle à 31,5 %. Le déficit primaire de 2,3 % du PIB s'est mué, dès 2024, en excédent de 1,8 % du PIB — premier exercice excédentaire depuis 2010. La dette publique fédérale, après l'effet combiné de l'appréciation du peso et du désengorgement budgétaire, est passée à 76 % du PIB en juin 2025 ; Fitch Ratings la projette à 72-73 % à fin 2025. La balance commerciale est passée d'un déficit en 2023 à un excédent record de 19 milliards de dollars en 2024, et reste positive de 5 milliards à mi-2025. La croissance, après la récession inévitable de 2024 (compression de la demande intérieure consécutive à la baisse rapide des dépenses publiques), s'établit à 5,8 % en rythme annuel au premier trimestre 2025 et 6,3 % au deuxième. Le Fonds monétaire international anticipe 5 % de croissance pour 2026.

L'index Heritage de la liberté économique, publié en mars 2026, attribue à l'Argentine 67,4 points — soit une progression de 3,2 points sur un an, la plus forte hausse mondiale, devant les États-Unis (+2,6 points). Les dépenses publiques sont passées de 40 % du PIB en moyenne sur 2013-2023 à 31,4 % en 2024 — soit le niveau le plus bas depuis 2008. Le ministère de la Dérégulation, créé en 2024 et confié à Federico Sturzenegger, a supprimé en deux ans plus de trois cent quarante normes, principalement dans l'agroalimentaire, les transports et le commerce extérieur. Une amnistie fiscale temporaire a permis de rapatrier 18 milliards de dollars détenus à l'étranger.

Aucun de ces chiffres n'est contesté. Ils sont produits par des organismes que le gouvernement argentin ne contrôle pas (INDEC, mais aussi FMI, OCDE, Heritage Foundation, Fitch). Le débat sur Milei en Europe a longtemps porté sur la prévisibilité de ces résultats. Il porte désormais sur leur interprétation.

La doctrine appliquée

Le cœur du programme repose sur un diagnostic explicite : l'Argentine souffre d'un État trop présent et d'une monnaie minée par des décennies de financement monétaire des déficits. Le diagnostic n'est pas neuf — il est, dans ses termes, exactement celui que Friedman a développé dès 1968 dans Inflation et systèmes monétaires à propos des économies latino-américaines. Ce qui change avec Milei, c'est que ce diagnostic est devenu programme.

Trois leviers, mobilisés simultanément. Premier levier : arrêt du financement monétaire du déficit. La banque centrale ne crée plus de pesos pour combler les écarts entre recettes et dépenses publiques. La discipline est mécanique. Deuxième levier : compression brutale des dépenses publiques — environ 27 % de baisse en 2024 par rapport à 2023, en termes nominaux. La méthode (la « tronçonneuse ») fait grand bruit, mais le contenu est austro-classique : suppression de subventions générales, désindexation temporaire des prestations, réduction des effectifs publics. Troisième levier : dérégulation systématique, confiée à Sturzenegger, économiste formé à Harvard et au FMI.

L'arrière-plan théorique est explicite. Mises, dans L'action humaine publié en 1949, expliquait que la dépense publique financée par création monétaire produit nécessairement de l'inflation, parce que la quantité de biens et de services réels n'augmente pas avec la quantité de monnaie. Hayek, dans La constitution de la liberté en 1960, ajoutait que la dérégulation n'est pas une affaire de doctrine mais de capacité d'apprentissage : seules les économies où les prix sont libres permettent aux acteurs d'identifier les ressources rares et les ressources abondantes. Milei, qui se définit comme « anarcho-capitaliste » mais agit comme un libéral classique cohérent, applique l'un et l'autre. Le résultat empirique de la conjonction des trois leviers correspond, à ce stade, exactement à ce que la doctrine prédisait.

Le pari de Milei n'est pas un pari sur la chance. C'est un pari sur la cohérence interne d'un corps de doctrine qui avait été marginalisé pendant trente ans dans le débat économique mondial. Le pari, en l'état, tient.

Le coût social

Il faut le dire honnêtement : la première année a été dure. La compression rapide des dépenses publiques a immédiatement comprimé la demande intérieure. Le chômage a augmenté. Les pensions, désindexées, ont perdu une part importante de leur pouvoir d'achat. Les fonctionnaires, dont les salaires n'ont pas suivi l'inflation passée, se sont appauvris dans les premiers mois. Le taux de pauvreté, qui touchait 41 % de la population fin 2023, est monté brièvement au-dessus de 50 % au premier semestre 2024 — pic historique. Une large partie des retraités a vécu cette période dans une précarité aiguë.

Cette honnêteté n'est pas un détour. Elle est la condition d'un examen sérieux. Hayek lui-même, dans le chapitre 12 de La constitution de la liberté, avait théorisé le dilemme : un ajustement rapide produit une douleur intense mais courte ; un ajustement progressif produit une douleur diluée mais longue. Aucune des deux options n'est indolore. Les économistes keynésiens, qui privilégient le second chemin, soulignent qu'un choc trop brutal peut compromettre durablement la dynamique économique en compressant les recettes fiscales. L'argument est sérieux ; l'expérience argentine ne l'invalide pas, elle le tranche pour ce cas précis.

À mi-2025, la tendance s'est inversée. La pauvreté reflue. La croissance repart. Les salaires réels rattrapent progressivement l'inflation passée. L'INDEC publie en janvier 2026 que le taux de pauvreté est revenu à un niveau qu'on n'avait pas connu depuis plusieurs années — sans que les économistes les plus critiques aient anticipé un rebond aussi rapide. Le pari de Milei n'a pas été que la douleur initiale serait nulle. Il a été qu'elle serait limitée dans le temps. Vingt-quatre mois après le début du programme, c'est ce que les chiffres disent.

Il faut aussi nuancer. Le pouvoir d'achat ne dépend pas seulement de l'inflation officielle. Certains coûts non compris dans le panier de l'INDEC — transports, électricité, eau, gaz — ont fortement augmenté à mesure que les subventions étaient supprimées. La baisse de la pauvreté mesurée ne signifie pas une amélioration uniforme du niveau de vie. Mais ces nuances, importantes, ne renversent pas la trajectoire.

La validation politique

Le 26 octobre 2025, l'Argentine a tenu ses élections législatives de mi-mandat. Le système argentin renouvelle la moitié du Parlement à mi-mandat ; la consultation est, par construction, un référendum sur la politique du président en exercice. Le parti de Milei, La Libertad Avanza, a renforcé sa position parlementaire — sans obtenir une majorité absolue, mais en gagnant suffisamment de sièges pour neutraliser une grande partie des blocages que l'opposition péroniste avait organisés depuis 2024. Les Argentins, qui ont vécu dans leur chair l'ajustement, ont confirmé la direction.

Ce vote ne tranche pas le débat économique. Il tranche, en revanche, un débat politique. L'argument selon lequel le programme Milei serait « insoutenable politiquement » — argument fréquemment avancé en Europe en 2024 — a perdu sa force démonstrative. Une politique d'ajustement libéral cohérente n'est pas, par construction, intolérable au peuple qui la subit. Elle peut l'être ; elle peut ne pas l'être. Cela dépend, comme toute politique démocratique, de ses résultats observables. À deux ans, les Argentins ont jugé que les résultats justifiaient la poursuite.

Ce que cela dit du débat français

L'expérience argentine ne se transpose pas. La France n'est pas dans la même situation : elle ne souffre pas d'hyperinflation, sa banque centrale ne finance pas le déficit, sa dette est libellée dans une monnaie qu'elle partage avec une zone monétaire plus disciplinée. Les leviers macroéconomiques utilisés par Milei ne sont pas, pour la plupart, disponibles à un gouvernement français.

Ce qui est transposable, en revanche, est l'argument intellectuel. Pendant longtemps, le débat français a buté sur une objection considérée comme dirimante : « les idées de l'école autrichienne sont des constructions abstraites incompatibles avec le réel. » L'objection était commode parce qu'elle dispensait d'avoir à les examiner. Elle ne l'est plus. L'Argentine vient de prouver que ces idées, appliquées avec rigueur dans un contexte favorable à leur emploi (hyperinflation, déficit massif, économie déformée), produisent les résultats que la théorie prédit — au coût social que la théorie elle-même reconnaît.

L'argument se déplace. Il ne s'agit plus de savoir si Mises et Hayek sont des théoriciens lisibles. Il s'agit de savoir si les conditions françaises se prêtent ou non à une lecture sélective de leur méthode. Cette discussion-là, sur les leviers réellement actionnables — discipline budgétaire, dérégulation sectorielle, suppression d'acteurs publics intermédiaires — peut maintenant avoir lieu sans que les interlocuteurs aient à se retrancher derrière des certitudes sur ce qui « ne marche pas ».

Hayek, qui pendant trente ans a été cité comme un théoricien marginal du libéralisme classique, retrouve à Buenos Aires une actualité que personne ne lui prédisait. L'Argentine n'est pas un modèle. Mais elle est désormais une référence — et c'est, en soi, un changement considérable dans la manière dont on peut désormais discuter, en français comme en anglais, de ce que l'État doit faire et de ce qu'il devrait cesser de faire.

Sources et références

Sources primaires officielles :

  • INDEC (Instituto Nacional de Estadística y Censos), séries mensuelles sur l'inflation, le taux de pauvreté, la balance commerciale (publications 2024-2026).
  • Fonds monétaire international, Article IV Argentina, avril 2026 — évaluation du programme, dette, croissance.
  • Banco Central de la República Argentina (BCRA) — réserves de change, masse monétaire.
  • OCDE, Argentina Economic Outlook 2025-2026 — projections, déficit primaire fédéral.
  • Heritage Foundation, 2026 Index of Economic Freedom, mars 2026 — fiche Argentine, score 67,4 (+3,2 points).
  • Fitch Ratings, communiqué septembre 2025 — projection ratio dette publique fédérale.
  • Fondation IFRAP, « Ajustement budgétaire : le cas de l'Argentine », septembre 2025 — chiffrage de la baisse des dépenses publiques.

Sources doctrinales mobilisées :

  • Ludwig von Mises, Human Action: A Treatise on Economics (1949), édition française L'action humaine, PUF, 1985 — sur la dépense publique financée par création monétaire.
  • Friedrich Hayek, La constitution de la liberté (1960), chapitres 12 (rythme de l'ajustement) et 21 (politique monétaire). Édition Litec, 1994.
  • Milton Friedman, Inflation et systèmes monétaires, éditions Calmann-Lévy, 1968 — sur la théorie quantitative de la monnaie appliquée aux économies latino-américaines.

Sources de contre-vérification :

  • Maricel Rodriguez Blanco et Guido Zack, France Info, octobre 2025 — analyse de la baisse de la pauvreté.
  • Institut Montaigne, « L'Argentine de Javier Milei : un an après, bilan et perspectives », janvier 2025.
  • La finance pour tous, « Argentine : quel bilan économique après les élections législatives de 2025 ? », octobre 2025.