Thomas Piketty vient de publier le programme économique le plus révélateur de sa carrière. Son nouveau Rapport sur la justice mondiale demande une croissance quasi nulle pour l'Europe et l'Amérique du Nord d'ici 2100, afin que les pays pauvres rattrapent les riches. L'intention est généreuse. La logique, elle, exhume un sophisme que Bastiat avait enterré en 1845 et que l'histoire du développement a démenti depuis.
5 000 euros pour tout le monde
Votre revenu mensuel stagne depuis dix ans. Vos charges augmentent. L'ascenseur social est en panne. Et un économiste de renom vient de publier une trajectoire dans laquelle les pays riches accepteraient une croissance quasi nulle du revenu moyen pour rendre possible une convergence mondiale des niveaux de vie.
C'est ce que propose le Rapport sur la justice mondiale co-rédigé par Thomas Piketty, présenté le 4 juin 2026 à la Paris School of Economics lors de la World Inequality Conference. L'objectif affiché est ambitieux : faire converger les revenus de tous les pays vers un niveau moyen de 5 000 euros par habitant et par mois d'ici 2100, en euros 2025 à parité de pouvoir d'achat [1]. Pour y parvenir, la trajectoire implique, pour l'Europe et l'Amérique du Nord, une croissance annuelle moyenne du revenu réel par habitant très faible, de l'ordre de 0 à 0,5 % selon le point de départ retenu, pendant que les régions les plus pauvres maintiendraient un rythme pouvant atteindre 3 à 4 % [2]. Le financement passerait par un Fonds pour la justice mondiale représentant environ 10,3 % du PIB mondial par an entre 2026 et 2060, adossé à des taxes mondiales très progressives : taux effectif sur le patrimoine allant jusqu'à 20 % pour les patrimoines les plus extrêmes, taux supérieur d'impôt sur le revenu pouvant atteindre 90 % pour les plus hauts revenus [3].
Les promoteurs du rapport assument la dimension utopique du projet. C'est une honnêteté qui mérite d'être prise au sérieux, et c'est précisément ce que nous allons faire.
Ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas
Frédéric Bastiat, dans ses Sophismes économiques puis surtout dans Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas publié en 1850, avait identifié le mécanisme central de toute mauvaise politique économique : la tendance à raisonner uniquement sur les effets visibles d'une mesure en ignorant ce qu'elle empêche [4]. Ce qu'on voit dans le rapport : la convergence des revenus, le graphe où toutes les courbes se rejoignent en 2100. Ce qu'on ne voit pas encore, c'est le coût de la trajectoire qui y mène.
Entre 1990 et 2017, le nombre de personnes vivant dans l'extrême pauvreté a chuté de 1,9 milliard à 689 millions [5]. Ce résultat n'est pas venu d'une redistribution planifiée depuis des institutions internationales. Il est venu principalement de la croissance en Chine, en Inde, au Bangladesh, au Vietnam, portée par l'intégration dans les marchés mondiaux et l'industrialisation. La Banque mondiale attribue à la Chine seule près de 800 millions de sorties de l'extrême pauvreté [6]. Les politiques publiques et les investissements d'État y ont contribué, mais dans le cadre d'une dynamique de croissance productive, pas en substitution.
Le rapport propose d'organiser la suite autrement. Les pays riches connaîtraient une croissance très faible du revenu réel moyen par habitant. Ses auteurs soutiennent que le bien-être de la majorité s'améliorerait quand même : par la compression des inégalités internes, la réduction du temps de travail, l'accès élargi à l'éducation et à la santé. Ils affirment que 89 % de la population mondiale doublerait son revenu monétaire dans ce scénario, et que plus de 99 % serait gagnante si l'on valorise le temps libre et l'habitabilité planétaire [7]. Les pays pauvres maintiendraient pour leur part un rythme soutenu, dans un modèle où la convergence ne reposerait plus seulement sur l'industrialisation et l'intégration commerciale, mais aussi sur un mécanisme redistributif mondial, une hausse massive des dépenses d'éducation et de santé, et une transition écologique accélérée.
C'est une vision cohérente. Elle repose cependant sur une présomption que l'histoire économique a régulièrement sanctionnée.
Les limites planétaires ne suffisent pas à justifier la planification mondiale
Le rapport ne commet pas l'erreur grossière de croire que la richesse mondiale est un stock immobile. Il raisonne à partir d'une contrainte différente et plus sérieuse : la planète impose des limites matérielles et climatiques réelles, et une convergence mondiale au niveau de consommation actuel des pays riches serait incompatible avec un budget carbone raisonnable. C'est un argument légitime sur les limites physiques. Mais c'est aussi là que se loge la difficulté.
De la réalité de ces limites, le rapport déduit une architecture mondiale de trajectoires de croissance, de fiscalité, de transferts, de temps de travail, de consommation et de production pour deux cents pays jusqu'en 2100. Or l'histoire du développement montre que la prospérité ne se décrète pas par allocation administrative. Elle naît d'innovations, d'investissements, d'essais, d'erreurs, de marchés, d'institutions locales et d'informations dispersées qu'aucun centre ne possède entièrement.
Friedrich Hayek identifiait dans la planification centralisée un problème de connaissance avant d'être un problème moral [8]. Aucune institution ne peut agréger la connaissance dispersée dans des millions de décisions individuelles. C'est précisément le type de projet que visait sa critique de la "présomption fatale" : non pas une mauvaise intention, mais une prétention que la réalité finit toujours par sanctionner. Et ici, la prétention ne s'applique plus à un pays. Elle s'applique à la planète entière.
Une Europe moins dynamique ne devient pas mécaniquement un moteur de prospérité pour l'Afrique. Elle peut aussi importer moins, investir moins, innover moins et transférer moins de technologies. La dynamique de réduction de la pauvreté a commencé à ralentir précisément à partir de 2015, quand la croissance économique mondiale perdait de la vitesse [5]. La corrélation est forte, et elle est cohérente avec ce que l'histoire du développement enseigne depuis un siècle.
L'honnêteté involontaire
En posant explicitement que la convergence des revenus implique une stagnation de la croissance dans les pays riches, le rapport dit quelque chose que la littérature redistributive formule rarement aussi clairement : l'écart peut se réduire par compression du haut autant que par élévation du bas. Ses auteurs répondront que le temps libre et la soutenabilité écologique constituent eux aussi du bien-être, et ils n'ont pas tort sur le principe. Mais l'histoire économique n'a pas encore produit de cas où la prospérité des pauvres s'est construite sur la stagnation des riches. Elle en a produit plusieurs où elle s'est construite sur leur dynamisme.
Les 5 000 euros mensuels que le rapport veut pour chaque habitant de la planète existent parce que des économies ouvertes ont innové, investi et pris des risques pendant deux siècles. Le moteur historique de ce niveau de vie, fait d'accumulation du capital, de marchés ouverts et d'innovation décentralisée, est précisément celui que le rapport entend subordonner à une planification redistributive et écologique mondiale. C'est là son pari. Et c'est là, aussi, son aveu.
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[1] World Inequality Lab, Global Justice Report — communiqué WID, 4 juin 2026. https://wid.world/news-article/global-justice-report-the-world-inequality-lab-maps-a-path-to-e5000-a-month-average-incomes-for-all-countries-within-1-8c-of-warming/
[2] World Inequality Lab, Working Paper 2026/11 — The Global Justice Platform: Distributional Pathways, the Global Justice Fund and the New Democratic International Order, 2026-2100. https://wid.world/document/the-global-justice-platformdistributional-pathways-the-global-justice-fund-and-the-new-democratic-international-order-2026-2100-world-inequality-lab-working-paper-2026-11/
[3] Ibid. — tableaux de taxation : taux effectif patrimoine jusqu'à 20 % (patrimoines > 553 M€ 2025 PPP) ; taux supérieur revenu 90 % (revenus > 5 000 fois le revenu moyen mondial).
[4] Frédéric Bastiat, Sophismes économiques, 1845 ; Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, 1850. Liberty Fund / Institut Coppet : https://oll.libertyfund.org/pages/wswns
[5] Banque mondiale, Global Action Urgently Needed to Halt Historic Threats to Poverty Reduction, octobre 2020. https://www.worldbank.org/en/news/feature/2020/10/07/global-action-urgently-needed-to-halt-historic-threats-to-poverty-reduction
[6] Banque mondiale, Lifting 800 Million People Out of Poverty — Lessons from China's Experience, avril 2022. https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2022/04/01/lifting-800-million-people-out-of-poverty-new-report-looks-at-lessons-from-china-s-experience
[7] Global Justice Project — Summary. https://globaljusticeproject.wid.world/insight/summary/
[8] Friedrich Hayek, The Use of Knowledge in Society, American Economic Review, vol. 35, n° 4, 1945 — https://www.econlib.org/library/Essays/hykKnw.html ; La présomption fatale, 1988.