Le 5 décembre 1965, Jean Lecanuet obtient 15,57 % des suffrages au premier tour de la première élection présidentielle au suffrage universel direct de la Ve République. Un résultat interprété comme une percée. C'était en réalité le début d'une impasse — la même qui se répète depuis soixante ans à chaque fois qu'une candidature libérale indépendante émerge en France.


Un vote de censure et ses suites

Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1962, l'Assemblée nationale adopte une motion de censure contre le gouvernement Pompidou. Le motif : Charles de Gaulle vient d'annoncer son intention de soumettre à référendum une révision constitutionnelle instaurant l'élection du président de la République au suffrage universel direct, en contournant la procédure parlementaire ordinaire. Paul Reynaud, vétéran de trois républiques et défenseur intransigeant de la souveraineté parlementaire, monte à la tribune pour proclamer que la France est ici et non ailleurs.

Le geste est symboliquement fort. Il est politiquement nul. De Gaulle dissout l'Assemblée, soumet le référendum le 28 octobre 1962, et obtient 62,1 % de « oui » sur une participation de 77 %. La réforme est promulguée le 6 novembre. Le Conseil constitutionnel, saisi par le président du Sénat, se déclare incompétent pour en apprécier la constitutionnalité — les lois adoptées directement par le peuple constituant, selon sa décision 62-20 DC, « l'expression directe de la souveraineté nationale ».

Ce qui paraît être une victoire politique de de Gaulle sur ses opposants est, en réalité, une transformation structurelle de l'architecture institutionnelle française dont les effets s'étendent jusqu'à aujourd'hui.


Ce que la réforme a changé — et qu'on ne dit pas

La narration dominante présente le référendum de 1962 comme une modernisation démocratique : désormais, le chef de l'État tiendrait son mandat directement du peuple plutôt que d'un collège de 81 754 grands électeurs. La stabilité de la Ve République viendrait confirmer le bien-fondé de ce choix.

Ce récit n'est pas faux. Il est incomplet.

Ce qu'il occulte, c'est le mécanisme par lequel la réforme a redistribué les avantages politiques — et à qui. Avant 1962, les familles politiques non gaullistes — MRP, républicains indépendants, radicaux, socialistes modérés — pouvaient exercer une influence réelle à travers le jeu des coalitions parlementaires et des commissions législatives. Leur capital politique était de nature institutionnelle : capacité à négocier, à peser dans les textes, à bâtir des compromis.

L'élection présidentielle au suffrage universel change les règles du jeu. Elle récompense désormais d'autres ressources : visibilité nationale, maîtrise des médias de masse, charisme personnel. Elle punit les formations dont la force réside dans la cohérence doctrinale, les réseaux locaux de notables, ou la capacité à construire des alliances de gouvernement. En un mot : elle défavorise structurellement les libéraux.


Lecanuet 1965 : un succès qui révèle une impasse

Le 5 décembre 1965, le résultat du premier tour produit une stupeur générale. De Gaulle, que tous les sondages donnaient réélu dès le premier tour avec 65 à 75 % des suffrages, n'obtient que 44,65 % — soit 10 828 521 voix, selon le décompte officiel du Conseil constitutionnel (décision 65-6 PDR du 7 décembre 1965). François Mitterrand, candidat unique d'une gauche unie pour la première fois depuis 1936, rassemble 31,72 %.

L'homme qui a mis le Général en ballottage, c'est Jean Lecanuet. Président du MRP depuis 1963, défenseur d'un libéralisme chrétien-démocrate pro-européen, il obtient 15,57 % des suffrages — 3 777 120 voix — avec un taux de notoriété (reconnaissance du candidat) qui n'atteignait encore que 17 % en octobre. Sa campagne est délibérément moderne : il recrute le consultant Michel Bongrand, pionnier du marketing politique inspiré des techniques américaines, se présente comme le « Kennedy français », sourit à la caméra quand de Gaulle s'y refuse. La télévision, équipant alors la moitié des foyers français, amplifie l'effet — les chroniqueurs de l'époque, dont plusieurs proches de la gauche intellectuelle, saluent Lecanuet comme le vainqueur du tournoi télévisé.

Lecanuet avait commencé à 4,5 % dans les sondages fin octobre. Il finit à 15,57 % le 5 décembre. Une montée en quelques semaines qui dit tout de la plasticité de l'électorat centriste — et de sa volatilité.

Car c'est là le point. Lecanuet prouve l'existence d'un électorat libéral-centriste latent, sensible à un message pro-européen, favorable à une modernisation économique que ni le gaullisme étatiste ni le socialisme dirigiste ne proposent. Mais il ne peut pas convertir cet électorat en organisation pérenne. La logique présidentielle récompense l'effet de campagne. Elle ne nourrit pas les partis.


Le MRP se fragmente, le Centre Démocrate naît — et reste marginal

Lecanuet tire la leçon rapidement. En 1966, il quitte le MRP et fonde le Centre Démocrate, qu'il veut transformer en point de ralliement pour les pro-européens et les modérés déçus à la fois du gaullisme et de l'union de la gauche. The New Yorker, dans sa livraison du 1er janvier 1966, note déjà la création de ce mouvement « qui pourrait être un point de rassemblement pour les pro-européens » — tout en enregistrant les premières fissures tactiques qui l'affaiblissent immédiatement.

Le MRP lui-même se désintègre. Une fraction de ses élus dérive vers l'orbite gaulliste, une autre vers la gauche réformiste. L'identité chrétienne-démocrate s'efface. Ce qui restait d'une famille politique cohérente se dissout, faute d'avoir pu traduire un capital électoral en organisation viable.

Le mécanisme est clair. Sous la IVe République, une formation comme le MRP pouvait peser dans les gouvernements de coalition sans dominer le scrutin majoritaire. Sous la Ve, le ticket d'entrée pour exister nationalement est la capacité à projeter un candidat crédible à l'Élysée. C'est un jeu que le libéralisme organisé — morcelé, doctrinal, dépourvu de la machine partisane des gaullistes ou des réseaux militants de la gauche — ne peut pas gagner durablement.


L'argument adverse : des libéraux ont bien gouverné

Il faut traiter honnêtement l'objection la plus sérieuse. Des libéraux ont effectivement gouverné la France depuis 1962. Valéry Giscard d'Estaing, président de 1974 à 1981, se réclamait d'un libéralisme avancé. Édouard Balladur, Raymond Barre, Alain Juppé ont conduit des politiques partiellement libérales. Plus récemment, Emmanuel Macron a construit son projet initial sur une rhétorique réformatrice et pro-européenne.

Mais gouverner n'est pas la même chose qu'exister comme force autonome. Giscard a présidé en s'appuyant sur la majorité gaulliste, dont il dépendait structurellement. Balladur et Juppé ont gouverné dans le cadre du RPR. Macron, après avoir brisé les partis traditionnels, a reconstitué une présidence dominante qui absorbe les libéraux au lieu de les fédérer. Dans chacun de ces cas, les individus libéraux ont exercé le pouvoir en se coulant dans une structure de coalition où leur identité propre s'est diluée ou a servi d'étiquette à un programme autrement composé.

La question n'est donc pas : des libéraux ont-ils gouverné ? Elle est : le libéralisme a-t-il pu s'organiser comme force électorale autonome et durable ? La réponse est non — et le cycle se répète.


2002 : la même structure, quarante ans après

Alain Madelin, en 2002, incarne la répétition du schéma Lecanuet. Sous la bannière de Démocratie libérale, il défend un programme de liberté économique, de réforme de l'État et d'ouverture des marchés — l'offre libérale la plus franche présentée à une présidentielle française depuis des décennies. Il obtient 3,91 % des suffrages exprimés, soit 1,11 million de voix.

Le résultat illustre exactement ce qu'Ehrmann avait anticipé dans son analyse contemporaine du référendum de 1962 : la réforme constitutionnelle, en produisant une logique de bipolarisation, pénalise l'absence de coalitions et condamne les forces intermédiaires à signaler leur existence sans accéder au pouvoir. La majorité des élus de Démocratie libérale avaient d'ailleurs rejoint Jacques Chirac avant même le scrutin, confirmant la tendance à l'absorption. Le parti se dissout dans l'UMP à l'automne 2002 : la convention extraordinaire de Démocratie libérale vote la fusion le 21 septembre, à 84,3 % des mandats.

Trente-sept ans séparent Lecanuet de Madelin. Le contexte est différent, les personnalités sont différentes, les coalitions sont différentes. La structure du problème est identique.


Ce que de Gaulle a ingénié — et qui dure

Il existe un débat historiographique sur l'intentionnalité de de Gaulle. Certains historiens mettent en avant sa conviction de longue date — lisible dans le discours de Bayeux de 1946 — que la France ne pouvait être gouvernée qu'avec un exécutif fort, directement légitimé par le peuple. D'autres insistent sur la contingence : l'attentat du Petit-Clamart en août 1962 a offert l'émotion populaire qui rendait le projet politiquement faisable.

Ce qui n'est pas sérieusement contesté, c'est l'irréversibilité pratique de la réforme. Aucun président depuis 1962 n'a proposé de revenir à l'élection indirecte. Le quinquennat, instauré par référendum en 2000 et combiné à l'inversion du calendrier électoral, a encore renforcé la logique présidentielle en alignant les cycles législatifs sur le mandat du chef de l'État. La présidentialisation du régime est désormais autoentretenue.

Pour le libéralisme français, la conséquence est une oscillation permanente entre deux impasses. Soit l'absorption dans un bloc conservateur ou centriste plus large — avec perte d'identité. Soit la candidature indépendante — avec, pour horizon probable, un score de témoignage. Lecanuet en 1965, Madelin en 2002, et les débats actuels sur les stratégies de la droite libérale illustrent le même dilemme, reconduit de scrutin en scrutin.


Conclusion

Le référendum du 28 octobre 1962 n'est pas seulement un épisode de l'histoire gaulliste. C'est un moment fondateur qui a reconfiguré durablement les conditions d'existence du pluralisme politique en France — et singulièrement du courant libéral.

La présidentialisation n'a pas supprimé l'électorat libéral. Lecanuet, puis Madelin, en ont établi l'existence réelle. Elle a supprimé les conditions institutionnelles dans lesquelles cet électorat pouvait se traduire en force organisée et durable. Une démocratie qui élit son exécutif au suffrage universel direct récompense le charisme et la visibilité médiatique. Elle punit la cohérence doctrinale et le brokerage parlementaire — qui sont précisément les ressources traditionnelles du libéralisme français.

Ce n'est pas un jugement sur des hommes ou des idées. C'est une démonstration de mécanique institutionnelle. Comprendre pourquoi le libéralisme français tourne en rond depuis soixante ans impose de regarder d'abord l'architecture dans laquelle il tourne — et de reconnaître que cette architecture n'est pas neutre.


Sources

Sources primaires

— Conseil constitutionnel, Décision 62-9 REF du 6 novembre 1962, proclamation des résultats du référendum du 28 octobre 1962. conseil-constitutionnel.fr

— Conseil constitutionnel, Décision 62-20 DC du 6 novembre 1962, incompétence pour statuer sur la loi adoptée par référendum. conseil-constitutionnel.fr

— Conseil constitutionnel, Décision 65-6 PDR du 7 décembre 1965, proclamation des résultats du premier tour de l'élection présidentielle. Résultats officiels : de Gaulle 10 828 521 voix (44,65 %), Mitterrand 7 694 005 voix (31,72 %), Lecanuet 3 777 120 voix (15,57 %). conseil-constitutionnel.fr

Loi n° 62-1292 du 6 novembre 1962 relative à l'élection du président de la République au suffrage universel direct. conseil-constitutionnel.fr

Sources secondaires

— Ehrmann, Henry W. « Direct Democracy in France. » American Political Science Review, vol. 57, n° 4, décembre 1963, p. 883–901. Analyse contemporaine des implications constitutionnelles du référendum.

— Cole, Alistair. « A Strange Affair : The 2002 Presidential and Parliamentary Elections in France. » Government and Opposition, vol. 37, n° 3, 2002, p. 317–342. Contextualise la candidature Madelin dans les dynamiques longues de fragmentation de la droite.

— « The French Presidential Election of 1965. » The New Yorker, 1er janvier 1966. Reportage contemporain sur la fondation du Centre Démocrate par Lecanuet. (Archives payantes ; accès direct non vérifié.)

Les sondages et l'élection présidentielle de 1965, Cairn.info / Revue française de sociologie, vol. 6, n° 3, 1965. Données IFOP sur l'évolution des intentions de vote : Lecanuet passe de 4,5 % fin octobre à 15,57 % le 5 décembre.

— Vie-publique.fr, « Élection présidentielle 1965 : ses spécificités » (mise à jour 2022). Données de participation : 84,7 % au premier tour.

Note sur les limites des données

Les scores du référendum de 1962 varient légèrement selon les sources (entre 61,8 % et 62,3 % de « oui »), en fonction du périmètre géographique retenu (métropole seule ou territoires d'outre-mer inclus). Le chiffre de 62,1 % retenu ici correspond à la proclamation officielle de l'INA, cohérente avec les données du Conseil constitutionnel. Les chiffres de l'élection présidentielle de 1965 sont ceux du Conseil constitutionnel (décision 65-6 PDR), source primaire non contestée.