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En deux semaines d'avril 2026, quatre voix publiques ont convergé pour pousser un stablecoin euro bancaire pendant que la crise d'Ormuz rappelait brutalement la dépendance au dollar. Derrière le récit héroïque d'une « contre-offensive européenne », un choix dirigiste s'installe en silence : restreindre par la loi l'usage des stablecoins non libellés en euro dans les paiements quotidiens. La question n'est pas de savoir si l'Europe a besoin d'infrastructures monétaires numériques — elle en a besoin. Elle est de savoir qui, du législateur ou de l'utilisateur, en fixera le périmètre.

Une convergence en quatre voix

Le 26 mars, à Nicosie, Denis Beau, premier sous-gouverneur de la Banque de France, prend la parole au séminaire EUROFI. Son discours, diffusé par la Banque des règlements internationaux le 9 avril (BRI, Stablecoins: what strategic choices for Europe?, 26 mars 2026), pose une ligne précise : MiCA ne couvre que partiellement les risques d'une adoption massive de stablecoins émis par des acteurs non européens ; il faut donc durcir le cadre, notamment « pour restreindre l'usage des stablecoins dans les paiements du quotidien, d'autant plus lorsqu'ils sont adossés à une devise autre que l'euro ».

Le 17 avril, à Paris, le ministre de l'Économie Roland Lescure reprend la même partition dans des propos préenregistrés pour une conférence crypto. Il qualifie d'« insatisfaisant » le volume des stablecoins euro face aux stablecoins dollar, soutient explicitement le consortium bancaire Qivalis — « c'est ce dont nous avons besoin et c'est ce que nous voulons » — et encourage les banques à explorer les dépôts tokenisés (Reuters, dépêche du 17 avril 2026). Virage politique notable : l'ancien ministre Bruno Le Maire avait durci l'approche française dès 2019 en déclarant, à propos du projet Libra de Facebook, qu'il ne pouvait être autorisé « sur le sol européen » — position étendue par la suite aux stablecoins privés adossés à des devises traditionnelles.

Le 20 avril, à Tokyo, Pablo Hernández de Cos, directeur général de la BRI, prononce un discours intitulé Stablecoins: framing the debate (BRI, 20 avril 2026). Il estime que Tether et Circle, qui représentent environ 85 % d'un marché global de 315 milliards de dollars, « fonctionnent actuellement davantage comme des fonds indiciels cotés que comme de la monnaie » ; il alerte sur le risque de panique de retrait susceptible de déclencher des tensions de marché ; il appelle à une coordination internationale sans laquelle la fragmentation réglementaire deviendrait inévitable.

Le 21 avril, le consortium Qivalis (basé à Amsterdam) annonce avoir retenu Fireblocks pour l'infrastructure d'un stablecoin euro conforme MiCA, régulé par la Banque centrale néerlandaise, visant un lancement au second semestre 2026 (communiqué PR Newswire du 21 avril 2026). Le tour de table rassemble douze banques européennes, dont BNP Paribas, BBVA, ING, UniCredit, CaixaBank et DekaBank.

Quatre prises de parole, quatre niveaux institutionnels, un même message : il faut un stablecoin euro, il faut le protéger, il faut limiter l'alternative dollar.

Ormuz, ou la réalité géopolitique du choix monétaire

Cette convergence n'est pas fortuite. Elle intervient alors que la crise du détroit d'Ormuz, ouverte le 28 février 2026 avec le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l'Iran, entre dans son deuxième mois de perturbations majeures (couverture Al Jazeera du 19 avril 2026). Environ un cinquième du pétrole mondial transporté par voie maritime et vingt pour cent du gaz naturel liquéfié mondial transitent normalement par ce détroit. Le cessez-le-feu du 8 avril s'est effondré le week-end du 18-19 avril : l'Iran a refermé le passage, les Gardiens de la Révolution ont tiré sur des tankers, le blocus naval américain des ports iraniens se poursuit. Une poignée de jours avant le communiqué Qivalis, le FMI avertissait (World Economic Outlook, 14 avril 2026) que la croissance mondiale subirait un choc durable, les marchés énergétiques et financiers étant tributaires de décisions prises à Téhéran et à Washington.

Voilà l'argument adverse, qu'il faut traiter de face : dans un monde où une fraction essentielle du commerce international dépend d'infrastructures — maritimes, financières, monétaires — sur lesquelles les Européens n'ont qu'une prise indirecte, la souveraineté n'est pas une coquetterie idéologique, c'est une assurance contre le choc externe. Un stablecoin dollar émis sous la juridiction du Trésor américain peut, en théorie, être gelé par décision unilatérale de Washington. L'exclusion de la Russie du système SWIFT en 2022, puis le gel coordonné d'environ 300 milliards de dollars d'avoirs de la Banque centrale russe, ont montré que le risque n'est pas théorique.

Le diagnostic est donc réel. Les euro-stablecoins représentent aujourd'hui environ 650 millions de dollars de capitalisation, soit moins de 0,2 % d'un marché global dominé à 99 % par le dollar (communiqué Qivalis, 21 avril 2026 ; données DeFiLlama). À ce niveau, parler de « rails européens » relève encore du vœu pieux.

Le glissement : de la concurrence à la restriction

Mais c'est précisément ici que la ligne libérale classique doit marquer sa différence. Il y a deux manières de répondre à la domination du dollar dans les infrastructures numériques.

La première consiste à construire une offre euro compétitive — régulée, transparente, adossée 1:1 à des réserves vérifiables — et à laisser les utilisateurs, entreprises, banques, particuliers, arbitrer. Si l'offre est bonne, l'usage suivra. Si l'offre est médiocre, elle disparaîtra. C'est le pari de la concurrence monétaire, qui a les vertus qu'identifiait Friedrich Hayek dès 1976 dans The Denationalization of Money : contraindre les émetteurs à la discipline par la sanction du marché.

La seconde consiste à restreindre par la loi l'usage des alternatives. C'est la voie que dessinent les propositions de Denis Beau et que relaient la Banque de France et, désormais, le gouvernement français : limiter l'usage des stablecoins non-euro dans les paiements du quotidien ; imposer des exigences de réserves en euro ; renforcer la surveillance des cas d'usage ; restreindre la multi-émission du même stablecoin à l'intérieur et hors de l'UE (BRI, discours Beau du 26 mars 2026). L'objectif affiché est la stabilité ; l'effet concret est la réduction de la liberté de choix monétaire des Européens.

Cette distinction n'est pas cosmétique. Un particulier qui paie aujourd'hui un fournisseur à Singapour en USDC le fait parce que c'est plus rapide, moins cher et plus liquide qu'un virement SEPA international. Une PME française qui reçoit des paiements en USDT le fait parce que ses clients le demandent. Restreindre ces usages au nom de la « souveraineté », c'est faire supporter à l'utilisateur final le coût d'une défaillance que les banques européennes n'ont pas su résoudre en dix ans de retard technologique.

Bastiat (Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, 1850) l'aurait formulé simplement : ce qu'on voit, c'est la croissance affichée d'un champion européen ; ce qu'on ne voit pas, c'est le gain de productivité perdu par des millions d'utilisateurs privés d'un instrument plus efficace.

L'État de droit plutôt que le décret

La ligne libérale classique ne conteste pas la légitimité de la régulation. Un stablecoin est un passif financier ; il doit être soumis aux règles prudentielles qui s'appliquent à tout émetteur d'instruments de paiement — réserves auditées, transparence, mécanismes de rachat clairs, lutte contre le blanchiment. MiCA, sur ce point, constitue un cadre cohérent et le premier au monde à couvrir l'ensemble du secteur des crypto-actifs. Cela n'est pas contestable.

Ce qui doit l'être, c'est le basculement du prudentiel vers l'interventionnisme. Imposer les mêmes règles à tous les émetteurs — qu'ils soient euro, dollar ou yen — relève de l'État de droit. Interdire, même partiellement, l'usage de certains stablecoins au motif qu'ils ne sont pas libellés dans la bonne devise relève d'une logique mercantiliste que Montesquieu (De l'esprit des lois, livre XXI, chapitre V) avait déjà identifiée comme contraire au commerce : « l'histoire du commerce est celle de la communication entre les peuples. » Restreindre la communication monétaire au nom d'un intérêt national abstrait, c'est retirer aux acteurs économiques le droit de choisir leur instrument de paiement.

Il existe une autre voie, strictement cohérente avec la tradition libérale : créer les conditions d'émergence d'un stablecoin euro compétitif — simplifier les procédures d'agrément, clarifier le régime des dépôts tokenisés, ouvrir l'accès aux facilités de banque centrale à des émetteurs non bancaires qualifiés — sans rien interdire à l'utilisateur. Le critère de succès de Qivalis devrait être sa capacité à capter volontairement des flux, pas la part de marché que MiCA lui aura garantie par soustraction des concurrents.

Une fenêtre politique, et un test de cohérence

Le régime transitoire MiCA pour les stablecoins expire progressivement courant 2026, et la révision PSD3 est attendue pour l'été. La fenêtre politique est étroite et la tentation dirigiste, réelle. La crise d'Ormuz agit comme un accélérateur émotionnel : quand les marchés énergétiques tremblent, l'appel à la souveraineté prend une tonalité de nécessité historique.

C'est précisément dans ces moments que la distinction entre prudence et protectionnisme mérite d'être tenue. Un stablecoin euro émis par un consortium bancaire sérieux, supervisé par la DNB, conforme à MiCA : oui, évidemment. L'interdiction légale des stablecoins dollar pour les paiements courants des Européens : non, sauf à renommer « souveraineté » ce qui est simplement la défense des positions acquises des banques européennes face à la concurrence.

La vraie question que pose la séquence d'avril 2026 n'est pas de savoir si l'Europe aura son stablecoin. Elle est de savoir si les Européens conserveront le droit de choisir le leur.


Sources

Sources primaires

  • Banque des règlements internationaux, discours de Denis Beau, Stablecoins: what strategic choices for Europe?, séminaire EUROFI, Nicosie, 26 mars 2026 — bis.org/review/r260331b.htm
  • Banque des règlements internationaux, discours de Pablo Hernández de Cos, Stablecoins: framing the debate, séminaire Bank of Japan, Tokyo, 20 avril 2026 — bis.org/speeches/sp260420.htm
  • Fonds monétaire international, World Economic Outlook, 14 avril 2026
  • Qivalis / Fireblocks, communiqué « Major European Bank Consortium Qivalis Plans to Leverage Fireblocks to Power MiCAR-compliant Euro-denominated Stablecoin », PR Newswire, 21 avril 2026
  • Règlement (UE) 2023/1114 du 31 mai 2023 sur les marchés de crypto-actifs (MiCA)
  • Banque de France, discours de Denis Beau, Les systèmes de paiement en euro, un enjeu de souveraineté pour la France et l'Europe, Brest, 3 avril 2026

Sources secondaires

Sources d'opinion et d'analyse

  • Friedrich A. Hayek, The Denationalization of Money, Institute of Economic Affairs, 1976
  • Frédéric Bastiat, Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas, 1850
  • Montesquieu, De l'esprit des lois, livre XXI, chapitre V « Autres différences », 1748

Note sur les limites des données

Les chiffres de capitalisation du marché des stablecoins varient selon les sources entre 305 et 320 milliards de dollars pour avril 2026 (DeFiLlama, CoinGecko, BRI). Le chiffre de 650 millions de dollars pour les stablecoins euro provient du communiqué Qivalis ; d'autres agrégateurs le situent légèrement en dessous du milliard. La part exacte des stablecoins dollar oscille entre 98 et 99 % selon le périmètre retenu. La situation géopolitique à Ormuz évolue au jour le jour : l'article reflète l'état au 21 avril 2026.